Il y a une verticalité de Wang Bing. Ses films rendent sensible une protestation têtue, une persévérance muette de l’homme à avancer, coûte que coûte, fût-ce pour aller nulle part et en dépit d’une Histoire qui semble vouloir le mettre sur la touche, voire lui nier tout destin. Il y a également une horizontalité. C’est une dimension de ce cinéma qu’on connaît moins mais qui est tout aussi essentielle. Et tout aussi combative, par la puissance d’un très profond paradoxe qu’on va essayer d’expliciter. Il existe chez Wang Bing toute une théorie d’allongés. Cette figure a sa place dans tous les films — pensons seulement à la salle de repos, dans l’Argent du charbon —, mais elle n’a jamais été si abondante, ni si variée que dans À la folie. S’il est un documentaire qui mérite d’être qualifié d’embedded, c’est celui-là.
Eugenio Renzi a eu raison d’écrire, dans son introduction à Alors, la Chine, le livre d’entretien que nous avons publié ensemble au printemps 2014 aux Prairies Ordinaires, que les personnages d’À la folie pourraient être ceux d’À l’Ouest des Rails, dix ans plus tard. Ne voyait-on pas déjà, dans un épisode de ce film, les ouvriers au chômage à l’hôpital, assis sur des lits et tuant le temps à chanter et à faire les imbéciles ? Et lors de la fabrication de ce livre, un jour qu’il était malade, c’est depuis son lit que Wang Bing répondit à nos questions, sans enlever sa légendaire doudoune qui lui fait toujours comme un sac de couchage autour de tout le haut du corps.
Qu’est-ce qu’une caverne, pour Wang Bing ? C’est le lieu auquel l’homme appartient autant qu’il appartient à l’homme. Logement toujours souterrain, même quand, comme ici, il est situé à l’étage d’un hôpital psychiatrique. C’est le rêve, et le désastre, de reconstituer un habitat naturel d’après le travail, c’est-à-dire capable de restaurer un temps d’avant le travail. C’est le rêve, et la catastrophe, d’une entre-appartenance intégrale de l’homme, de son séjour et de la terre.
Jean Eustache fait dire à Jean-Pierre Léaud, dans la Maman et la putain, que si le cinéma existe, c’est pour apprendre à vivre et, précise-t-il, pour apprendre à faire son lit. Wang Bing n’en disconviendrait pas. Tout juste prolongerait-il : pour faire son lit, certes, mais aussi pour le défaire et le refaire, pour faire apparaître le lit comme le lieu où l’on fait et qui se fait, se refait sans cesse.
Enfin, ou d’abord — on aurait pu commencer par là —, ce film embedded apporte une dimension physique, corporelle qui n’était pas présente, pas à ce point, jusque là chez Wang Bing. Un patient que sa femme contraint à se déshabiller plaisante sur le caractère « porno », voire « hardcore », de la manœuvre. Il sera bientôt repris en chœur par ses camarades, hilares. À la folie est bien en quelque manière un film porno, porno et même scato, l’urine y tenant une place essentielle pour venir rejoindre un autre cycle cher au cinéaste, celui des matières et des activités où elles sont prises : manger, cracher, fumer, et maintenant pisser.