Lorsqu’en 2004, nous avons appris que le film À l’ouest des rails, dont nous entendions parler depuis des mois, avait été remonté pour passer de cinq à… neuf heures – dans un contexte où il est difficile de diffuser un film d’une durée supérieure à une heure trente – nous avons compris que son réalisateur était, pour le moins, déterminé.

Le film lui-même, époustouflant, nous a tous saisis par son contenu, par sa force et sa puissance esthétique. Nous pouvions vérifier, enfin, qu’une petite caméra hi8 maniée par un seul homme ouvrait sur d’autres possibilités formelles, sur un réel affranchissement de la contrainte technique, certes, mais aussi des empêchements administratifs et politiques de tous ordres, et permettait de se rendre en des lieux et dans des mondes a priori hors d’atteinte.

Face à cet extraordinaire Wang Bing, petit de taille mais grand d’esprit et de talent, nous avons su d’emblée et avec certitude qu’il n’allait pas s’arrêter là et qu’À l’ouest des rails n’était que le premier pan d’un tout. C’était vertigineux et enthousiasmant.

Plus de dix ans plus tard, c’est bien de cela qu’il s’agit.

Installations, photos et films – documentaires et fictions – s’organisent d’une manière singulière, systémique, en rizhome : se renvoyant les uns aux autres, ils font partie d’un même organisme. Comme ceux qu’ils montrent, invisibles, évoluant dans les pires conditions de vie, quelles soient climatiques, matérielles ou politiques.

« Je me considère comme un symptôme du chaos contemporain. » Wang Bing, témoin et sentinelle, dans une démarche à la fois archi-modeste et extrêmement ambitieuse, consigne avec patience, parfois au détriment de sa santé, d’autres Chines – d’un passé proche, ou contemporaines – que l’une des plus grandes puissances économiques du monde côtoie ou absorbe sans plus les voir.

Pas un de ses films qui ne soit passionnant, étonnant et magnifique, à la fois radical et doux, enregistrant d’autres systèmes de vie ou de survie, donnant tranquillement place et reconnaissance à ces hommes, ces femmes et ces enfants ordinaires ignorés.