WHAT YOU
GONNA DO
WHEN THE
WORLD’S
ON FIRE ?
de Roberto Minervini
Conjurer la peur
par Raphaël Nieuwjaer

Une lumière stroboscopique martèle les murs d'un couloir d'où surgissent des créatures serpentines au regard halluciné et à la gueule sauvage. Serrés l'un contre l'autre, deux jeunes garçons essaient de surmonter leurs craintes et d'avancer. Soudain, un souffle rauque se mue en ricanement lugubre, et de longs doigts décharnés traversent l'obscurité. La Mort leur tend la main. Dehors, la nuit est rythmée par les chants et la pulsation des tambours, mais cela ne suffit pas. Terrorisé, le plus petit se pétrifie entre les bras du plus grand. Se mêlent alors à ses gémissements, le rire sardonique d'un monstre de foire et un chœur qui, en s’élevant, tente de réveiller les puissances mythiques de la communauté.

Le mot glisse de bouche en bouche, de lieu en lieu, au point de réunir des personnages qui jamais ne se croisent : la « peur » est partout présente dans What You Gonna Do When the World’s on Fire ?, et n'a que rarement la consistance d'un frisson passager. Elle est plus ancienne, plus diffuse et plus profonde. Elle naît de la violence urbaine, mais aussi d'un racisme qui n'en finit pas de croître sur le lit d'une injustice systémique. En cercles concentriques, elle se répand, de la ville au foyer, de l'individu à la famille et aux groupes. Ainsi le montage qu'effectue Roberto Minervini ne se contente-t-il pas d'alterner les milieux et les situations. Il constitue plutôt chaque « cellule » en chambre d'échos pour toutes les autres. Avant d'être le produit de relations effectives, la communauté apparaît comme le fruit d'une réverbération affective. D'où le paradoxe du film : il noue les scènes à partir de ce qui divise, isole, empêche, et ce faisant laisse entrevoir autant la fragmentation sociale que les possibilités rédemptrices du partage et de l'alliance.

 What You Gonna Do When the World's on Fire ? © Shellac, 2018
 What You Gonna Do When the World's on Fire ? © Shellac, 2018
 What You Gonna Do When the World's on Fire ? © Shellac, 2018
What You Gonna Do When the World's on Fire ?
© Shellac, 2018

Tournés au Texas et en Louisiane, les deux précédents longs-métrages de Minervini, ses deux plus connus aussi à ce jour, Le Coeur battant (2013) et The Other Side (2015), ne mettaient en scène que des personnages blancs. Ceux-ci vivaient en marge, parfois en autarcie, éduquant eux-mêmes leurs enfants dans la foi chrétienne la plus stricte et n'attendant rien d'un Etat dont ils n'avaient de toute façon que faire. Cette indépendance revendiquée prenait parfois l'allure d'un abandon dont Barack Obama était alors considéré comme le principal responsable. Aux élans de la pastorale américaine se mélangeaient les relents d'une mythologie violente nourrie de racisme. Il s'agissait moins, pour ces hommes et ces femmes dont certains s’engageaient dans des milices armées, de refaire la Révolution de 1776, que de raviver l'image d'un Sud glorieux et pionnier, tel qu'il avait selon eux existé avant la Guerre Civile et la déségrégation.


 The Other Side © Shellac, 2015
The Other Side © Shellac, 2015

Encore situé en Louisiane, mais cette fois dans le contexte urbain de Baton Rouge et de la Nouvelle-Orléans, ainsi que plus brièvement dans le Mississippi voisin, What You Gonna Do... ne présente que des personnages noirs. Partant de ce constat, il serait facile de considérer que Minervini s'attache ici à l'autre face de cette « autre face » de l'Amérique qu'il montrait dans son précédent film. Les liens ne manquent d'ailleurs pas, qu'il s'agisse de la drogue, des armes ou de la précarité sociale. Mais ce serait sans doute effacer ce qui distingue les uns des autres en posant une équivalence malheureuse. Cela est d'ailleurs évoqué dans What You Gonna Do... : la revendication d'un « pouvoir noir » n'a rien à voir avec celle d'un « pouvoir blanc ». Tandis que les uns luttent pour une égalité politique, les autres affirment une supériorité raciale. Nul effet de contre-champ, donc, mais une mise en rapport, dans et entre les films, de fragments de monde qui ne s'ajointent jamais tout à fait. C'est que Minervini, en investissant des territoires géographiquement proches, révèle aussi par contraste quelles frontières - sociales, culturelles, historiques mais également fantasmatiques - les traversent, et ce faisant les aimantent.

The Other Side s'achevait sur l'humiliation et la mise à mort symboliques d'Obama, considéré comme un agent étranger dont le but était la suppression des libertés fondatrices du peuple américain – parmi lesquelles le port d'arme et le droit à l'auto-défense. Dans What You Gonna Do..., la découverte à une semaine d'intervalle du cadavre de deux jeunes Africains-Américains - l'un retrouvé pendu à un arbre, l'autre décapité - réveille le spectre du Ku Klux Klan. Non sans raison, d'ailleurs, puisque les insultes racistes pullulent dans la région. Il n'empêche, rien dans le film n'indiquera qu'il s'agissait effectivement du Klan, et les spéculations selon lesquelles les Noirs, quand ils s'entre-tuent, n'ont pas le temps de mises en scène aussi macabres, paraissent hasardeuses. Qu'aucune autre piste ne soit évoquée suffit en tout cas à suggérer, non l'identité des imaginaires blancs et noirs dans leur relation à l'Autre, mais la perpétuation à la fois réelle et fantasmatique de rapports de domination forgés dans la plus grande violence qui soit, celle de l'esclavage.

 What You Gonna Do When the World's on Fire ? © Shellac, 2018
 What You Gonna Do When the World's on Fire ? © Shellac, 2018
 What You Gonna Do When the World's on Fire ? © Shellac, 2018

 What You Gonna Do When the World's on Fire ? © Shellac, 2018
What You Gonna Do When the World's on Fire ?
© Shellac, 2018

La question revient alors, lancinante : comment conjurer la peur ? Le film n'offre pas une réponse, une méthode, mais il les additionne, les multiplie. Il y a le jeu et la parole, le militantisme et la pitié, la prudence et le rituel. Certains trouvent dans la discipline du « New Black Panther Party for Self Defense » le moyen d'une protection et d'une affirmation collectives. D'autres, agités par les remous d'un passé brutal, cèdent aux larmes et s'étreignent pour former une communauté de douleurs. Entre les slogans maintes fois répétés et le surgissement de la parole, Minervini ne tranche pas. Il accueille, associe, relie. Et montre que la détermination et la fragilité ne sont pas étrangères l'une à l'autre, comme lorsqu'un membre des New Black Panthers pose doucement sa main sur l'épaule d'une camarade après qu'ils ont été violemment repoussés par la police. Le film lui-même engage à un travail d'expression, de mise en scène de soi qui tient de la révélation, de l'exorcisme, de l'épreuve tout du moins. Comme à chacun de ces génériques, Minervini place en regard du nom des personnes leur seul prénom, manière d'inscrire le léger décalage qui en fait des personnages, des créatures de fiction. Nulle prudence ici vis-à-vis d'un réel insaisissable, mais le pari qu'une certaine vérité est susceptible d'affleurer dans le rapport à la caméra, au tournage, dans le partage au long cours d'une intimité.

 Le Cœur battant © Aramis films, 2013
 The Other Side © Shellac, 2015
 What You Gonna Do When the World's on Fire ? © Shellac, 2018
COMMUNAUTÉ DE DOULEURS
(de haut en bas)
Le Cœur battant © Aramis films, 2013
The Other Side © Shellac, 2015
What You Gonna Do… © Shellac, 2018




What You Gonna Do… © Shellac, 2018