« Brûlures d’ennui »

par Adrien Dénouette

Au milieu de sa troisième histoire (le film en compte plusieurs, seulement raccordées par un fait divers), le récit s’attarde sur deux femmes endeuillées qui se lient d’amitié. L’une a perdu son époux depuis des années, et l’autre sa fille de dix-sept ans, dont elle peine à accepter la disparition. Au bord de la plage, à la nuit tombée, la seconde évoque son chagrin de façon détournée, déclarant à propos des étoiles que « toutes ces lumières sont mortes depuis longtemps », avant de poursuivre, absorbée par sa divagation, « c’est notre passé… et ce passé nous envahit… on voudrait l’enlever des fois mais on ne peut pas… y’a forcément une autre forme de vie sur terre, vous ne croyez pas ? » La pente doucement métaphysique de ce monologue un peu hagard (les deux femmes ont fait connaissance à une réunion spirituelle) est aussi celle du film, sur lequel flotte tout du long un parfum de deuil et de mort. La mort, d’abord, de Sophia Antipolis, cette zone d’entreprises et de laboratoires sise entre la montagne et la forêt du côté d’Antibes, et filmée ici comme on peindrait une nature morte : paysage vacant de toute présence humaine, halls d’immeubles et appartements vides, technopole peuplée de « grosses têtes », comme diront deux agents de sécurité dans la seconde partie du film – suggérant ainsi que les scientifiques n’ont peut-être pas de cœur. Il n’en fallait pas plus à Virgil Vernier pour faire de ce désert affectif le décor d’un fait divers morbide, le tombeau de cette autre défunte appelée à teinter chaque image de son destin tragique : en l’occurrence, celui d’une jeune fille retrouvée carbonisée dans le parking d’un bâtiment de la zone d’activités. Son ombre relie chaque morceau de ce film épars, depuis la clinique de chirurgie esthétique où défilent les jeunes clientes au tout début, jusqu’à l’errance triste de son amie du lycée à l’autre bout du récit, en passant par cette mère inconsolable, sa cadette shootée aux tranquillisants, et l’agent de sécurité à l’origine de la découverte du cadavre.



Jamais Virgil Vernier, auteur pourtant d’une poignée de courts métrages saisissants et de deux longs métrages remarqués (Orléans, en 2012, et Mercuriales, en 2014), n’avait accordé comme ici un soin exclusif à l’incarnation de ses personnages, ni par conséquent atteint ce niveau d’épure qui le disculpe des soupçons de maniérisme dont ses films pouvaient faire l’objet, en raison d’un usage un peu systématique (quoique envoûtant) des nappes électroïdes de la musique de James Ferraro (dans Andorre, en 2014, et dans ses deux longs-métrages). Avec Sophia Antipolis, Vernier abandonne enfin ses béquilles « arty » pour soumettre son cinéma à la seule souveraineté de son regard, exploitant pleinement ce talent hors-norme de portraitiste capable de donner chair à n’importe quel personnage, fût-ce le temps d’une brève apparition (à l’image de ce petit prestidigitateur croisé dans un autobus, dont les tours de pacotille dissipent comme par magie le lourd chagrin de l’amie en deuil). Mieux : le réalisateur prend enfin ses distances avec le jeune cinéma français contemporains et ses fétiches déjà vieux, comme « la jeune fille mélancolique », ce protagoniste jadis récurrent et réduit ici à l’état d’ectoplasme. Des belles éclaireuses d’Orléans et de Mercuriales, il ne reste que les cendres. Cette fois-ci, l’espoir des adolescentes s’est consumé trop vite, bien aidé par ce gros soleil sudiste et ses brûlures qui ne réchauffent pas. Si bien que tout le film, ébloui par l’astre incandescent, s’apparente à une topographie du point de vue d’un globe mort. C’est l’œil de cette jeunesse navrée décrite par la lycéenne en voix off, et dont il paraît vain de chercher à reconstituer les scénarios du décès comme le feront les policiers. Car sur ce point, Sophia Antipolis ne fait pas d’équivoque : les poitrines siliconées dès la sortie de l’enfance, les soirées en discothèque, la drogue, les tranquillisants et la prostitution ne forment qu’une collection de symptômes. L’auteur du crime, c’est la Côte d’Azur et son ennui mortel, avec ce soleil froid qui embrase les jeunes filles sans leur formuler la moindre promesse d’avenir.



« Avec tout ce qu’il se passe en ce moment, on préfère rester prudent » dit un agent de sécurité à son collègue pour justifier la création d’une milice illégale d’anciens flics et de justiciers bénévoles. De quelle menace s’agit-il ? Du drame de l’ado carbonisée ? Des incendies visibles dans les flashs télévisés ? Du voile interdit sur les plages niçoises, comme le rappelle un article du journal local ? Des camps illégaux, que ce même agent de sécurité brûlera avec sa bande de « Vigilante » en invoquant un manque d’hygiène ? De cette délinquance dont parle un policier à la retraite ? Du terrorisme, évoqué ça et là ? En guise de réponse à cette question, le film ouvre un gouffre de silence que l’on remplit de chagrin, de regrets, de pilules ou de beaucoup de violence selon les cas. Car la seule vérité de Sophia Antipolis (le film, la ville – mais aussi bien : la France d’aujourd’hui), c’est qu’il ne s’y passe rien, et que ce néant-là est le pourvoyeur numéro 1 de tous les délires : ceux de cette mère persuadée que sa fille la hante ; de cette milice parano qui dépense sa violence à l’entraînement, dans l’espoir qu’une menace se concrétise et légitime son existence ; de ces solitaires venus chercher chez les témoins de Jehovah un peu d’exotisme spirituel, etc. Tout le monde cherche un ailleurs dans le banal, parce que le réel de la réalité n’offre aucun espoir.



À la sortie d’Orléans et de Mercuriales, on a beaucoup glosé sur la « mythologie du contemporain » que Vernier s’employait à dresser, associant chaque personnage, chaque objet du présent, à une sorte de spectre archaïque, comme si ses films s’affairaient à une « archéologie du futur » (la formule est de lui). Dans Sophia Antipolis, le présent ne dialogue plus avec l’histoire, les icônes et les mythes, mais avec cette autre imagerie populaire, addictive et obsédante, qui est celle de la télévision. Avec ses reportages à sensations, ses plongées au cœur de l’action du GIGN et ses enquêtes sur la chirurgie esthétique, les illuminés et curiosités de toutes sortes, la télévision tend un miroir déformé à cette France qui meurt d’ennui. Et ce n’est pas un hasard si, pris isolément, chaque épisode de Sophia Antipolis pourrait faire l’objet d’un sujet de « Zone interdite » ou de « Tellement vrai ». Il n’y a rien d’insultant à comparer un film sur la France d’aujourd’hui à la télévision contemporaine, puisqu’elle est le principal interlocuteur, et parfois même le gourou, de ce peuple qui délire. Or toute l’intelligence du film se trouve précisément à cet endroit-là : moins dans l’idée de montrer l’envers du spectacle télévisuel (puisque celui-ci prétend déjà aller au plus près des choses : « en immersion », « tellement vrai »), que de le mettre à nu, d’en exhiber la matière sans fard, dépouillée de ses artefacts putassiers visant à nous le rendre plus supportable. Et que montre, au fond, Sophia Antipolis, sinon que, regardée frontalement, la France bien réelle ressemble à sa télévision, elle-même bourrée de clichés ? Or, un cliché, c’est déjà une image morte, comme toutes celles de ce récit hanté par le fantôme d’une jeune fille pressée de se refaire la poitrine, digne d’une future candidate de téléréalité. Car après tout, n’est-ce pas sous un même soleil vide, brûlant et froid, que l’on recrute « Les Marseillais » de W9, et sous ce même globe expirant maquillé en « ailleurs » qu’on les propulse encore, « à Miami », « à Cancun », pour passer sur le grill du grand spectacle de l’ennui collectif ?




Pour autant, il n’y a dans ce cinéma-là aucune condescendance, ni l’ombre d’un regard ironique. Bien au contraire. Virgil Vernier serait plutôt une espèce d’ange gardien des enfants de la télé, et Sophia Antipolis l’hospice de ses freaks, une fiction moins « réaliste » ou « documentaire » que simplement dans un rapport d’intégrité avec le réel. À ce jour, dans ce cinéma français impatient de phosphorer sur « l’état du monde », il faut bien reconnaître qu’il est un peu le seul dont la boussole indique le nord de la télévision. C’est pourtant là, vers cette machine à recycler l’ennui pour le vendre sous la forme d’un show, que convergent le plus de solitudes. C’est pourquoi Sophia Antipolis n’en est pas l’envers (il n’existe pas) mais l’à-côté : le sas d’avant le storytelling du « Tellement vrai », qui n’est pas forcément un mensonge, mais la réalité augmentée par l’effet loupe du petit écran. Chez Vernier, aucune exagération mais simplement les solitaires et leur solitude, la violence face à elle-même, ainsi que des jeunes filles parfaites et néanmoins avides de tripler leurs seins pour rentrer dans les canons superlatifs de la télévision. Raison pour laquelle il n’est plus question, ici, de partir du trivial pour nous rediriger en douce vers le mythe ou une hallucination poétique, comme c’était le cas dans Mercuriales, mais bien d’ôter tous les filtres, tous les artifices, tout ce qui pourrait faire obstacle au tableau le plus fidèle possible de la solitude contemporaine. Une image en particulier touche cette ambition du doigt. On y voit cet ancien soldat reconverti en vigile, après le vacarme d’une opération nocturne de la milice, écœuré par la brutalité. La scène est muette, parfaitement silencieuse, il n’y a rien d’autre que lui manipulant une plume de paon offerte par son collègue en souvenir de leur rencontre. C’est vers l’extrême dépouillement, dans l’économie formelle la plus ténue, que Vernier produit son portrait le plus mélancolique, tous films confondus. Preuve s’il en fallait qu’il n’est pas qu’un phénomène de mode ou de festivals, mais bien l’un des cinéastes français les plus injustement méconnus, au moins pour cette faculté à fouiner la solitude contemporaine où elle se trouve, soit à l’opposé des archétypes du cinéma social.



« Brûlures d’ennui »
parAdrien Dénouette
© ACOR, septembre 2018

Sophia Antipolis de Virgil Vernier
Crédit photos © Shellac, 2018






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