Pas comme
des loups

de Vincent Pouplard

par Vincent Février

« Tout a commencé le jour où le travail de maman a fermé, on est venus ici , on a fait cinq ou six collèges différents, la maison de correction, au final on a fugué, maman a changé la serrure de la maison, par chance il nous restait les clefs du garage...»

C’est l’une des premières phrases prononcées au début de Pas comme des loups, sorti en 2017. La voix off introduit le sujet du film qui montre à l’écran plusieurs adolescents et particulièrement Roman et Sifredi, deux frères jumeaux, personnages principaux du documentaire. Si la matière du film est bien la délinquance, ici pas de voyeurisme. On ne saura rien du détail des infractions commises par leurs auteurs, ce n’est pas là qu’intervient le propos du réalisateur et c’est heureux. Au contraire, Vincent Pouplard offre au spectateur une réflexion majeure sur l’humanité incarnée par ces jeunes, à l’appui d’un scénario parfaitement maîtrisé.

Pour qui veut dresser la liste des sujets qui passionnent, au sens propre, la société française, s’attarder sur la question de la Justice des mineurs est incontournable. En effet, les réformes sur le sujet sont récurrentes au point que l’ordonnance de 1945, qui codifie dans le droit français l’arsenal juridique spécifique au traitement des mineurs, a subi pas moins de trente-quatre modifications en près de 75 ans. Force est de constater que dans ce domaine, la société peine à trouver un modus vivendi qui fasse consensus. Entre répression accrue et primauté de l’éducation, le modèle construit en 1945, peine aujourd’hui à faire sens et les défenseurs de l’enfance délinquante paraissent peu audibles et isolés. En remerciant au générique Fernand Deligny (Graines de crapules, 1945), pour qui l’enfance différente fut le combat d’une vie, le réalisateur prend position, considérant la délinquance comme l’échec d’une société et non comme celui d’une personne.

Une autre référence ne passe pas inaperçue dans la bande son qui accorde une place symbolique (la clôture du film) à La Chasse à l’enfant de Jacques Prévert. Quand Marianne Oswald chante « la meute des honnêtes gens qui fait la chasse à l’enfant » , elle s’indigne et fustige la révolte du bagne de Belle-Île-en-Mer en 1934. Cette révolte, et la curée qui en résulta par les habitants de l’île sur les jeunes pensionnaires d’une maison de correction, reste un fait marquant dans toute l’histoire de l’encadrement des mineurs délinquants.

Comme avec Deligny, la référence à Prévert oriente vers une réaffirmation des valeurs éducatives qui font de l’accompagnement des mineurs un véritable enjeu pour leur permettre de retrouver le chemin de l’insertion dans la société qu’ils n’ont jamais quittée. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la dédicace du film glissée au générique de fin, « À toutes les graines de crapules, ici ou ailleurs et à leurs justes rebellions. »

Filmer l'enfance


Si l’étymologie du mot délinquant retient les idées de manque et de rupture, Pas comme des loups ne cesse en revanche de recréer du lien entre les personnages et le spectateur. À commencer par la langue utilisée par Roman et Sifredi. Alors que ces jeunes sont privés d’humanité par la société, c’est-à-dire privés de leur mère, privés d’école, de travail, de la capacité à pouvoir s’inventer un avenir (« on sera jamais citoyens, tous les trucs que c’est un métier, on sera pas »), la langue écrite ou parlée par les personnages fonctionne avec justesse et poésie. En choisissant d’alterner des séquences qui mêlent dialogues écrits ou improvisés, textes lus ou dits, Vincent Pouplard impose dans le cadre l’humanité de ses personnages qui éblouit littéralement : le poème sur le festin dit par Roman est un véritable morceau de littérature, les références à Tintin, ou au cinéma de Miyazaki (Le voyage de Chihiro, où  « il y a une putain de morale ») témoignent d’une parole digne, souvent drôle qui invite à poursuivre l’échange avec les personnages.

Ce que précisément ne s’interdit pas le réalisateur, présent discrètement à l’image et dont la voix sait accompagner pudiquement les interactions.

On est loin de la sauvagerie suggérée par les visages floutés habituellement retransmis sur nos écrans. Ici l’animalité durablement affectée par nos sociétés modernes à ces ou ses jeunes délinquants s’efface, sans céder pour autant à toute forme d’angélisme. La lecture d’une convocation chez le juge des enfants et la mention de l’incarcération d’un des jeunes, suggère avec pudeur la violence et les infractions passées.

Avec régularité, le scénario balaye la thématique de l’enfance. Vincent Pouplard filme les cabanes dans les bois, un coloriage que Roman veut offrir à son fils, l’application des deux frères à écrire sur une copie un texte rédigé lors d’un atelier d’écriture, une école abandonnée. Les extérieurs eux-mêmes, repérés avec soin dans la région de Nantes, témoignent de cette volonté de poursuivre un travail subtil de signification. Les personnages sont enfermés dans des lieux clos, squats abandonnés, sous-terrains, garages, puis au contraire en milieu naturel. Le travail réalisé sur l’image est remarquable et dû au chef opérateur Julien Bossé, qu’il faut citer, tant sa maîtrise accentue la sensibilité du spectateur et partant, la beauté plastique du documentaire.

Donner un visage à ces loups qui n’en sont pas


Si Carné et Prévert ont tout fait pour tourner l’Île des enfants perdus,  en hommage aux enfants du bagne de Belle-Ile-en-Mer, la censure qui exprimait à l’époque le refus du cinéma de s’intéresser à l’enfance délinquante, enterra le film. Il reste de cette entreprise un scénario et plusieurs occasions manquées (1). Pas comme des Loups trouve sa place dans cet héritage et d’une certaine manière ravive le projet.

En animant des ateliers d’éducation à l’image pour la Protection Judiciaire de la Jeunesse, le jeune réalisateur a été confronté à la question de l’accompagnement des mineurs délinquants et au pari de l’éducabilité et de l’insertion de jeunes à la fois victimes et auteurs d’infractions.

Il y a aussi rencontré ses acteurs et tourné près de soixante-dix heures d’images. Reste cinquante-neuf minutes d’un travail de cinéaste qui réussit avec talent non seulement à nous interroger sur la place de ces jeunes dans notre société, mais aussi à bousculer les lignes en apparences si bien tracées du territoire singulier de la délinquance. Bousculer le spectateur certes, il s’agit bien de cinéma, mais aussi le citoyen, ce qui n’est pas la moindre force du film qui réussit à imposer une profonde réflexion éducative. Ici, la caméra ne juge pas mais réfléchit dans toutes les acceptions du terme. En ce sens le film porte un véritable projet de cinéma qui mérite son accompagnement en salle.

Pas comme des loups est un film majeur car il impose, et c’est sa seule obligation, de ne pas détourner le regard devant des enfants pas comme les autres. Plus qu’une identité, les visages rendus à ces jeunes leur restituent une profonde humanité. La réussite du projet de Vincent Pouplard est double. Véritable objet de cinéma avec une forte exigence esthétique, son film porte également haut les valeurs d’éducabilité et d’éducation. Pour tous, indéniablement.