苦錢 Argent amer : Wang Bing et les petites mains du textile chinois

Dans l’échelle du prolétariat chinois, les ateliers textiles arrivent juste au-dessus des briqueteries et des mines. « On embauche à sept heures du matin et on termine à minuit : tu bosses, tu manges, tu dors» explique l’un des personnages de ce nouveau Wang Bing, récompensé pour le meilleur scénario à la Mostra de Venise. Argent Amer, c’est l’histoire de jeunes chinois qui, comme des millions d’autres migrants, sont avalés par les usines ou, à défaut, par les petits ateliers du textile du delta de la rivière des perles sur la côte-est de la Chine. Aimantés par le chant des machines à coudre, ces jeunes déracinés de ce qu’il reste des campagnes chinoises sont confrontés aux journées à rallonge, aux tâches répétitives et à des patrons qui parfois ne payent plus. Et oui, même « l’atelier du monde » délocalise ! Une jeunesse exploitée qui heureusement garde la tête pleine de rêves et d’espoirs. La caméra de Wang Bing les suit dans leur quotidien, jusqu’à se perdre dans le flot de cette main d’œuvre bon marché, transformant chacun de ses personnages en héros de cinéma.

Migration Intérieure

C’est l’une des choses qui frappe le plus quand on vit en Chine. La différence avec l’occident ne réside pas dans les rues aux néons, la vie trépidante des métropoles ou les bols de nouilles avalés entre deux gares, mais dans les transports et le mouvement lui-même qui est devenu l’essence de ce pays continent. Les Chinois se déplacent pour célébrer le nouvel an lunaire en famille. Ils sont aussi des dizaines et des dizaines de millions à quitter leur province pour trouver un travail à l’usine. Autant dire, changer de planète ! Prenez un train chinois, et vous verrez que toute migration est à la fois un déplacement géographique et un bouleversement intérieur. Et quand on dit train, on ne parle pas évidemment de ces réseaux à grande vitesse qui ont réduit le territoire à peau de chagrin en un peu plus d’une décennie. Wang Bing n’a heureusement rien à faire des norias de TGV rutilants. Ici, le voyage commence par un interminable trajet en bus, avant de se poursuivre dans l’un de ces trains long courrier qui traversent le continent à la vitesse des fleuves. Sur les sièges et les banquettes, des joues pleines de jeunesse et les yeux brillants de celles et ceux qui cherchent l’aventure. Deux adolescents quittent les rizières du Yunnan au sud-ouest du pays, pour rejoindre les usines de « l’atelier du monde » sur la côte orientale en face de Hong-Kong. Les jours et les nuits défilent par les fenêtres, il y a près de 2 000 kilomètres au compteur et pas moins de cinq provinces à traverser.             

Mais peu importe les paysages, ce qui compte c’est l’humanité échangée à l’intérieur de ces wagons surpeuplés. Tandis que certains voyageurs tuent les heures à coup de comment : comment refaire sa vie après un tremblement de terre, comment trouver la bonne usine, où se loger ? D’autres se restaurent ou cherchent le sommeil. L’évier des toilettes sert d’appui-tête, le tapis du couloir devient salle à manger, plus loin c’est l’entrée d’un compartiment qui a été transformée en aire de jeux : les cartes tombent sur un journal posé à même le sol, les poignées d’haricots velus et de fruits secs accompagnent la bière chaude et les nouilles instantanées. Tout le monde est logé à la même enseigne, et sous l’apparent désordre des corps et des objets, tout se passe dans la plus grande harmonie ! En cela, la Chine n’a guère changé. « Nos compagnons de voyage disposaient de ce don d’extraire deux mètres cube d’un seul  » écrit Peter Fleming dans Courrier de Tartarie publié en 1936. Le journaliste du Times vient de traverser la Chine d’est en ouest avec l’exploratrice Ella Maillart. Il décrit un « train de cauchemar » pour des occidentaux plaintifs, mais qui semble-t-il laisse indifférent leurs congénères : «Sur soixante-douze voyageurs, soixante-huit semblaient totalement ignorer que personne n’avait ses coudées franches, et sauf notre coin, ce tableau confus de l’humanité présentait une surface aussi lisse et harmonieuse qu’un puzzle terminé. »                  

Ces treize minutes consacrées aux transports au début du documentaire peuvent sembler une éternité. Elles sont pourtant essentielles à la compréhension de ce que vivent ces ouvriers nomades. Wang Bing filme la distance, autrement dit le temps qu’il faut pour se rendre d’un point à un autre. Rejoindre les chaînes de montage marque aussi l’entrée dans l’âge adulte pour la plupart de ces jeunes migrants. Et le temps du voyage accompagne cette lente mutation. Sur ce point, les travaux du laboratoire Triangle du Centre National de la Recherche Scientifique et de l’Ecole Nationale de Lyon sont particulièrement éclairants. Ces parcours de migrants revêtent, en effet, une dimension à la fois objective et subjective qui constituent de véritables « bifurcations biographiques » au sens défini par Laurence Roulleau Berger : « Depuis l’assouplissement de la politique du Hukou (permis de séjour), nous avons des jeunes qui bougent tout le temps explique l’auteure de Travail et migration : jeunesses chinoise à Shanghai et Paris paru aux éditions de l’Aube. Ils passent d'une ville à une autre, d’une temporalité à une autre, d’une situation à une autre poursuit la sociologue. Cela s’explique par le fait qu’on soit dans un contexte d’incertitude économique y compris en Chine, mais surtout parce qu’il y a cette idée de conquérir une autonomie, d’être en quelque sorte un héros de la société chinoise, voire un héros de la mondialisation.»

La fin de l’atelier du monde

Des héros de la mondialisation, mais à quel prix ? Comme la révolution, la mondialisation dévore ses enfants. La main d’œuvre bon marché a longtemps nourri les multinationales implantées en Chine. Elle est aujourd’hui le moteur du capitalisme rouge. Un changement de braquet a pourtant été opéré au début des années 2010, sous l’ancien premier-ministre Wen Jiabao. Terminée la croissance à deux chiffres, la Chine entend changer de modèle de développement moulinent alors les médias officiels. L’idée est de passer d’un Made IN China bon marché, à un Made FOR China plus haute gamme. Pour cela, il est nécessaire d’augmenter la consommation des ménages. La hausse du pouvoir d’achat, le développement de la classe moyenne et des niveaux de qualifications font parties des priorités, autant que l’aide à la recherche et les investissements dans les secteurs de hautes technologies. Il faut également rapprocher les zones industrielles des campagnes et développer le grand-ouest chinois. Voilà qu’après les ouvriers, c’est au tour des usines de migrer ! En cinq ans, une partie des chaînes de montage a déjà quitté la côte orientale pour rejoindre les grandes villes de l’intérieur et de l’ouest, quand d’autres, notamment dans le textile, ont préféré aller faire leurs ourlets et leurs points zigzag au Cambodge ou au Vietnam.      

Mais tout le monde n’a pas déménagé, la preuve ! Argent amer a été tourné entre 2014 et 2016 dans la ville de Huzhou. Cette ville de la province du Zhejiang regroupe 18 000 entreprises de petites confections et emploie 300 000 ouvriers venus du Yunnan, du Guizhou, du Jiangxi, de l’Anhui et du Henan. Les Temps modernes de Wang Bing, ce sont donc ces petits ateliers en enfilades où ronronnent les machines à coudre. Depuis la vague de suicides chez Foxconn en 2010, des progrès ont été réalisés dans les usines. Il reste beaucoup à faire en revanche dans ces petites boutiques textiles où la plupart des employés sont « sans patron fixe » comme le dit l’une des jeunes migrantes du film. L’ordonnance travail est en effet plutôt salée, avec des intérimaires payés à la pièce, parfois à l’heure, et des vies déréglées au couteau à cranter en raison d’horaires qui n’en finissent plus. Ciseaux, boulot, dodo. Partout, c’est la même litanie du travail à la chaîne. « On n’a pas gagné grand-chose depuis que nous sommes ici » constate amèrement l’un des protagonistes dans l’une des dernières séquences du film. Torse nu, l’homme aide à fermer d’énormes ballots contenant la production de la semaine. Ces gigantesques ventres de toile sont ensuite portés sur un petit camion. Ils font penser aux ballots de riz ou de paille des campagnes d’autrefois. La boucle est ainsi bouclée : paysan ou ouvrier, l’homme est toujours à la peine et monnaie ses bras pour survivre dans un monde de plus en plus compétitif.

Confrontés aux rudesses du capitalisme mondialisé, les ateliers du Zhejiang payent parfois leurs employés avec retard. Fâché d’attendre le salaire qui ne vient pas, l’un des ouvriers projette de trouver du boulot dans une grande usine. Une ouvrière vient immédiatement casser son rêve. « Le sel a le même goût partout affirme cette dernière, avant d’enfoncer le rivet : le travail est pareil partout ! » Même dans l’atelier du monde, les tarifs à la pièce sont devenus trop bas. Ici c’est le patron d’une petite usine de cartables qui a mis la clé sous la porte, là c’est la production de doudounes et d’anoraks qui est à l’arrêt. « Le sous-traitant nous doit de l’argent, les ateliers ne gagnent presque plus rien avec les délais  » explique l’un des migrants filmé par Wang Bing. Les sous-traitants sont aux abois, et c’est tout le secteur qui va mal ! Ma petite entreprise connait la crise, elle n’est pas la seule… De nombreux patrons chinois n’ont pas hésité ces dernières années à délocaliser leur production là où les salaires sont plus bas, dans l’ouest chinois ou même en Asie du Sud-Est.

L'amour à l'usine

Dixième long métrage en treize ans de Wang Bing, Argent amer marque un retour sur les premiers pas du documentariste. Comme dans À l’ouest des rails et dans l’État du Monde , les conditions de travail des ouvriers chinois ont l’honneur de la caméra. On sait depuis les Frères Lumière combien les sorties d’usine sont riches sur le plan cinématographique. Chez Wang Bing aussi, le quotidien ne s’arrête pas aux tables de confections. Sac à dos, valises à roulettes et sweat-capuches, nous suivons nos deux jeunes migrants dans leur installation. Les ouvriers résident dans un quartier proche des ateliers. Là aussi, tout a été très vite visiblement. Le béton est encore nu et l’architecture se résume à une succession de couloirs gris, de balcons et de cages d’escaliers dans lesquelles résonne l’appel nasillard des hygiaphones des vendeurs de tofu. Le décor est tout aussi brut dans les dortoirs. A peine débarqué, le logeur annonce la couleur: « Voilà où vous vivrez, on vous mettra un rideau ! » Réponse du nouvel arrivant : « l’ouvrier migrant n’a pas le choix de toute façon. » Heureusement, malgré ces conditions plus que sommaires, la vie continue. Elle semble même prometteuse lorsque les jeunes filles chuchotent les noms de garçons de l’atelier d’à côté. Envoyé spécial permanent de Radio France Internationale en Chine, nous avions consacré en 2013 un reportage au nouveau district de Zhenghzou dans la province du Henan, rebaptisé « ville Foxconn ». Deux tiers des quatre cent mille habitants du district travaillaient alors pour le géant taïwanais de l’électronique et la très grande majorité d’entre eux avait moins de trente ans.

Frappés par cette boulimie de vie et par l’énergie de ces jeunes le soir après le travail, nous avions intitulé notre reportage « L’amour à l’usine  » On pourrait reprendre ce titre pour le film de Wang Bing. Car si l’Argent est amer, rien n’empêche d’essayer de se rattraper le soir après le boulot. Du moins, si on en a les moyens comme en témoigne cet échange tiré du documentaire : « Fang Lei, tu ne sors pas ? », « Sortir, mais avec quel argent ?» « Et la chasse aux filles alors ? », « Dormir ne coûte rien. » Et pourtant on dort très peu chez Wang Bing. On mange tard en revanche, on joue aux cartes, on chante au karaoké. Le quartier des ateliers est une véritable ville dans la ville. Le soir venu, les ruelles de poussières se transforment en fête foraine avec son lot de rencontres, de solitude et de drames. Les migrants se marient, il arrive aussi qu’ils se fâchent. C’est l’une des séquences les plus difficiles du documentaire. Dans une boutique, des ouvriers jouent une partie de leurs gains de la journée au mah-jong. Les tuiles du jeu de société s’entrechoquent, tandis que le propriétaire des lieux s’emporte contre son épouse. On tente de les séparer. Le mari est violent, la dispute finit par chasser les joueurs. Les conditions de travail séparent les êtres, mais plus personne ne s’en étonne. On s’habitue au changement de nourriture – trop ou pas assez sucré, trop ou pas assez salé, selon la province d’où viennent les migrants –. On s’habitue à un voisin de dortoir qui s’assomme à l’alcool dès qu’il a terminé son travail. On a du mal en revanche à se faire au mal du pays.              

Les horaires décalés imposent de calfeutrer les ouvertures des dortoirs. Toutes les chambres sont coupées de la lumière du jour. Seules fenêtres à crédit sur le monde et cordon ombilical avec les proches restés au pays, des grappes de smartphones sont placées sous perfusion sur les prises de courant. Les écrans bleuissent les visages. En photos défilent les paysages familiers de l’enfance. Nous repensons alors au premier plan du film. Argent amer s’ouvre par des points de lumières qui scintillent dans la nuit. On pourrait croire à la voie lactée par temps couvert, mais très vite on devine une montagne et des maisons qui s’y accrochent. S’il y a de la lumière, c’est qu’il y a de la vie ! Les constellations sont humaines chez Wang Bing. Au pays du milliard et demi, de l’individu noyé dans la masse, le réalisateur est un véritable piocheur d’étoiles. Au bout de 2h30 de projection, cette poignée d’ouvriers du textile est presque devenue une bande d’amis. On voudrait que le documentaire continue, on sait désormais qu’Argent amer est une introduction à un autre film – cf. entretien entre le réalisateur et Alain Bergala. Car si ces parcours sont marqués par la déception, l’espoir reste intact. De manière presque certaine, ces ouvriers migrants repartiront dans d’autres villes, avalés par de nouveaux ateliers ou de nouvelles usines. Le passage de la deuxième à la première économie du monde est à ce prix.

Argent amer : Wang Bing
et les petites mains du textile chinois
par Stéphane Lagarde,
© ACOR, 15 septembre 2017 

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