La vérité sans fard
par Catherine Breillat
Je crois que je déteste les gens qui pensent que ce qu’ils veulent c’est s’exprimer comme une condition sine qua non à leur désir d’existence. C’est une des marottes du siècle.
Elle donne lieu à tous ces colloques, ces brain-stormings, ces symposiums. S’exprimer c’est alors dire ce qui vous passe par la tête, confronter ses idées sans prendre la peine d’en avoir une seule, cette déliquescence démagogique, cette surestimation du moi, m’exaspère. Je n’en éprouve que du mépris.
Je ne fais pas du cinéma pour m’exprimer, mais pour l’Art. L’Art c’est le contraire de s’exprimer, c’est se dépasser Soi-même. Je ne prétends pas que j’y arrive : je dis que c’est ce que je veux faire.
L’Art c’est d’exprimer le Monde. Cette expression passe à travers Soi. C’est Soi qui exprime le Monde, ce n’est pas Soi qui exprime Soi. M’exprimer moi-même ne m’intéresse pas.
Je veux exprimer Quelque chose.
Ceci posé, le chemin de l’autogiographie, c’est évidemment la matière la plus disponible pour exprimer la vérité essentielle – à y réfléchir peut-être la seule.
Non à se regarder comme un être exemplaire et unique mais à se considérer comme une sorte de magma primordial. La glaise universelle.
L’autobiographie c’est le référent universel.
Une autobiographie n’a de sens que si les autres s’y reconnaissent.Avant d’écrire Parfait Amour !, je me souviens être allée voir un producteur munie d’un simple synopsis assez vague en lui disant que je voulais raconter "mon Histoire". Et devant son air interloqué, je lui ai précisé qu’il ne s’agissait pas de ma biographie mais de "mon Histoire", l’histoire d’amour que je vivais, parce que si je la racontais scrupuleusement, c’est-à-dire je la disséquais jusqu’à en retrouver les termes génériques, ce serait l’histoire de tout le monde.
Tout le monde vit à peu près la même vie, éprouve les mêmes bouleversements dérisoires qu’on veut croire exceptionnels pour la seule raison qu’ils nous arrivent à nous.
L’attitude romanesque, c’est présenter aux gens des histoires qu’ils voudraient vivre, l’attitude autobiographique, c’est présenter la vérité sans fard. Crue, telle qu’elle existe, blafarde et aveuglante comme la Mort. Les gens sont épouvantés de se reconnaître.
Cette épouvante est la preuve même qu’on a touché juste, qu’on a disséqué précisément.
L’attitude autobiographique, c’est de pas se raconter, ni raconter d’histoire.
Pourquoi autrement, dirait-on si souvent des artistes que ce sont des écorchés vifs ?
Je ne crois pas qu’on puisse impunément être cinéaste sans par là-même se dévoiler. Même le fait de se cacher dévoile. Peut-être encore plus ironiquement.
C’est pourquoi, je n’ai jamais eu de culpabilisation ou d’état d’âme avec l’inspiration autobiographique. Cela me dérange un peu lorsque mes amis ou ma famille s’en trouvent affectés.
Mais je sais que je dois ou renoncer à poursuivre ce que je fais, ou renoncer à en tenir compte.
C’est à eux de comprendre qu’ils en sont nullement impliqués personnellement.
C’est simplement inéluctable.
Je constate même que moins je veux officiellement raconter mon histoire, plus je pioche impunément à l’intérieur de moi-même : plus c’est en quelque sorte autobiographique, car il n’y a pas d’auto-censure.
La seule chose que je regrette sincèrement, c’est que dans Tapage nocturne, l’héroïne soit cinéaste : ça c’est un détail biographique. Une facilité, une pirouette égocentrique beaucoup trop accessoire : il me semble que je me reconnaîtrais plus universellement en elle aujourd’hui si elle était simplement professeur ou quelque chose de cet ordre.
L’autobiographie réussie doit être transcendantale.